Le nom des femmes

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A travers mes balades il m’arrive de me laisser porter par une thématique. Ici, le nom des femmes.

Ce sujet me tracasse depuis toute petite : pourquoi diable une femme doit-elle changer de nom quand elle change de mari et « disparaître » pour ceux qui l’ont connue avant et qui la rechercheraient ? Plus grande, j’ai constaté que même en 2021 la plupart de mes consœurs croient dur comme fer que leur nom change légalement quand elles épousent un homme. Et parmi celles et ceux qui savent que non, les explications varient sur l’origine de cette croyance populaire :

  • les laïcards : c’est un vieux truc catho
  • le commun des mortels : ça a été supprimé à la révolution mais après ça a été remis en vigueur et puis c’est les socialistes qui l’ont supprimé à nouveau, mais bon, c’est de l’idéologie, en vrai c’est mieux quand la femme porte le même nom que ses enfants.

Tut-tut. Certes il y eut la loi du 6 Fructidor an II, la loi du 23 décembre 1985 et l’arrêté du 20 mars 1985 (vous trouverez sur le blog de l’avocat Maître Eolas un intéressant billet à ce sujet). Mais aussi loin que je remonte dans le temps, y compris dans les registres paroissiaux catholiques du XVIè au XVIIIè siècle, le nom des femmes, comme celui des hommes, c’est leur nom patronymique, et le mariage n’y change rien. Il paraîtrait qu’il y a des régions où, mais ça ne doit pas être mes régions d’origine 🙂

Chez les Basques ? D’abord une précision : au Pays basque, jusqu’à ce satané Code Napoléon (et même après, par des chemins détournés) c’était le ou la premier.e né.e de la famille, fille ou garçon, qui héritait. La femme administrait ses propres biens, même si chez certains notaires, pour faire bien, on la disait « assistée par » un homme – son père, son mari ou son fils. On pouvait donc s’y attendre : sur ces linteaux traditionnels où sont gravés dans la pierre les noms de ceux qui ont bâti ou fait bâtir la maison, les époux portent chacun leur nom.

N’idéalisons rien : la femme est toujours en seconde place, faut pas rigoler quand même. Mais elle est là avec son prénom et son nom. Du côté des sépultures, c’est généralement pareil, sauf sur celle ci-dessous qui date du 19è siècle et se trouve à Saint-Jean Pied de Port, ville de garnison donc plus perméable aux usages venus d’ailleurs.

Ci-gît Madame Duborsc (sic)
Ci-gît Madame Duborsc (sic)

Les lecteurs avertis me feront observer que les sépultures basques ont une autre originalité : dans la campagne, la tombe n’est pas celle de la « famille Untel » mais de la « maison Machin », témoin cette photo prise au cimetière de Bustince où, sous la croix de 1649, la pierre tombale a été refaite récemment, mais en respectant cet usage. Mais je vous reparlerai un jour des domonymes 🙂

Sépulture de la maison Elizaldea

Balade en touriste

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Les facéties électroniques de Jojo, qui m’ont valu une visite mardi au concessionnaire le plus proche (on fait mieux en matière touristique, je vous l’accorde), l’invitation faite à Masœur et Monbeauf mardi midi et la porte-fenêtre de l’appartement qui, en se refermant mercredi matin sur mon talon droit, a réveillé et décuplé une douleur qui venait de se calmer (ouille), ont eu raison de mes bonnes résolutions randonneuses. J’ai donc changé mon appareil photo d’épaule et j’ai décidé, contre mauvaise fortune, de jouer à la touriste.

Petite virée dans St Jean Pied de Port pour commencer, mardi matin. Cette ville est une machine à fabriquer des cartes postales, en voici donc quelques-unes.

Avec l’appareil photo :

  • Vue du chemin de ronde

Avec le téléphone :

Le soir, il y avait concert à l’église. Nekez Ari, chœur de 23 hommes, pour un beau premier concert après les confinements. Ça s’est terminé devant l’église, peu avant minuit, avec « Hegoak » et, bien entendu, « Agur Jaunak » pour finir. Belle soirée.

Santiago, 790 km

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Vous devez commencer à me connaître : en voyage, je planifie le moins possible. Je pars donc au petit bonheur la chance, et aussi, un peu, pour me rendre compte d’une information donnée par une amie voici quelques années, pour arpenter un village que personne ne visite, parce qu’il est juste voisin d’un bourg atrocement célèbre et qu’il n’a pas grand-chose d’original à montrer. J’ai nommé Ispoure.

Rien d’exceptionnel à montrer donc, sinon une ou deux photos de maisons plus ou moins anciennes et de raisins d’Irouléguy…

… et ce curieux graffiti ésotérique au fond d’un abri-bus, qui fait penser à la formule du benzène revue par Harry Potter (si quelque lecteur connaît la clé, bienvenue !)

Je me suis perdue dans les lotissements (c’est bien ce que je voulais, me perdre, non ?), il est midi passé et la coutume veut qu’à cette heure le voyageur se mette en quête de pitance. La traversée de Saint-Jean Pied-de-Port un dimanche midi du mois d’août est un exercice de patience ; au vu de la densité de bermudas au mètre carré je décide qu’il est urgent de déjeuner à l’heure espagnole et en langue espagnole. Direction, donc, droit au Sud.

Je laisse sur ma droite le cauchemardesque centre commercial installé en périphérie du village d’Arnéguy, ancien poste frontière avec sa cohorte de « ventas » qui n’ont plus rien des auberges-épiceries d’antan mais tout d’un « village de marques » où le Français moyen vient faire le plein de pastis et de clopes tout en offrant à Bobonne et Fifille un Desigual un peu moins cher que 20 km plus loin et des contrefaçons de parfums griffés. Le restaurant est inclus dans le magasin : on évite ainsi la barrière de la langue (le personnel est à 80% français) et on peut sans passer pour un ahuri demander, inquiet : « c’est pas trop épicé au moins ? ». Le tout permettant aux intéressés de raconter à leurs voisins « on est allés en Espagne, on a mangé de la paéla et des tapâsses ».

La montée au col d’Ibañeta est longue et sinueuse : il faut savoir se servir du levier de vitesses (à moins d’être pèlerin !). On roule entre de grands hêtres qui parfois laissent place à un coin de lande à vue panoramique. Les panneaux du Parc mycologique vous expliquent, logo à l’appui (un champignon barré d’une ligne oblique), qu’il est inopportun de traquer ici la girolle et le bolet. Je regrette un peu les anciens panneaux bilingues « Coto privado de hongos/ Ixilieko ziza barrutia » sans logo, qui permettaient un hypocrite « ah bon ? mais vous savez, je ne comprends pas bien l’espagnol et pas du tout le basque »…

Le sommet du col est plongé dans les nuages : je plonge à mon tour, mais vers la vallée, et j’arrive à 13 h 30 à Orreaga, plus connue en français sous le nom de Roncevaux.

J’ai bien dû passer à Roncevaux trente fois dans ma vie sans jamais m’y arrêter. L’aspect rébarbatif des toits de tôle grise ? Le climat souvent froid, humide et venteux ? Le côté grand barnum jacquaire et les sévères bâtiments monastiques ? Quelque chose nous disait de passer notre chemin, même du temps de mes parents que la religion pourtant ne rebutait pas tant que moi. J’ai bien fait de m’arrêter cette fois.

L’église collégiale Notre-dame n’est pas dépourvue d’intérêt avec la statue de la vierge sous son dais doré, ce gisant à demi vermoulu en bois polychrome, inphotographiable (les reflets sur les vitres) mais à voir de ses yeux, l’orgue planqué dans la tribune – on ne voit que les tuyaux -, le bas-relief gothique à droite en entrant… et encore je n’ai fait qu’un tour rapide, il faudra revenir : ajoutons ça à la liste des 22500 choses à faire avant de mourir. Surtout, aller contempler le gisant gigantesque (2 mètres 20 !) du fondateur de la collégiale, un roi qui aurait fait un bon avant de rugby et dont on regrette qu’il soit absent des manuels scolaires français : Sancho VII Azkar (le Fort) – lisez-le à voix haute. On n’a pas tant d’occasions de fou-rire à l’école…

La chapelle du Saint-Esprit, également dite « Silo de Charlemagne », ressemble en version carrée à la halle aux grains d’Auvillar, qui est ronde et date de 1830. Un toit de lauzes noyées dans le ciment a remplacé la couverture en tuiles de naguère et il est difficile de retrouver dans cette bâtisse maintes fois remaniée la plus infime trace d’une construction du Moyen-Age. On nous dit crypte, sépultures… à voir (en vous écrivant ce billet, je tombe sur ce texte, daté de 1935, dont je vous recommande la lecture).

Ce qui m’intrigue finalement le plus à Roncevaux, c’est la façon dont cohabitent deux légendes assez antagonistes : celle du pèlerinage et celle de la bataille.

Charlemagne, empereur très chrétien, prend une déculottée colossale en 788 à Roncevaux : le meilleur de ses armées est taillé en pièces par les Vascons – les gens du bled, en substance. Lesdits Vascons deviendront des Sarrasins dans la Chanson de Roland (largement postérieure, faut-il le rappeler) parce qu’il est tout de même plus glorieux de prendre la pâtée aux mains d’une armée prestigieuse que sous les jets de pierres d’une guérilla avant la lettre. Et aussi parce qu’il faut bien se rappeler qui est notre ennemi, dites.

Un monolithe commémore la bataille, orné de la reproduction d’un chapiteau du palais des Rois de Navarre à Estella, représentant le combat de Roland contre Ferragut ; à côté, une plaque de bronze porte une citation légèrement détournée de la Vita Karoli Magni d’Eginhard, contemporain de Charlemagne.

Vascones in summi montis vertice surgentes

(traduction libre : il en sort de partout, bon sang !)

Ce qui domine avec ce monument, c’est, on le sent bien, la fierté du David basque qui écrase le Goliath franc, la célébration de la victoire du faible sur le fort et de l’intelligence de terrain sur la force armée. Mais un doute m’assaille : la défaite des Carolingiens à Roncevaux, n’est-ce pas celle de la chrétienté conquérante, la même qui a instauré la légende compostellane – dont Roncevaux est un haut lieu – comme un symbole-clé dans le cadre de sa longue Reconquista (722-1492) ?

« Au commencement, Dieu créa la contradiction », écrivait François Cavanna. Voilà…

PS : pour les hispanophones qui voudraient prolonger cette glose bien superficielle par une lecture bien plus sérieuse sur les lieux de la bataille : http://www.xacobeo.fr/ZF2.01.it.SJPP-Ron_Jim.pdf

Deux ans et quatre mois plus tard

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Bon sang que ce fut long.

Quelques contretemps bien ordinaires ont eu raison de mes projets 2019, et après… eh bien vous connaissez l’histoire. Ma première escapade ne pouvait être que pour « ce petit peuple qui chante et danse au pied des Pyrénées ». J’ai ainsi enfourné Paulette, ma fidèle valise violette à roulettes, dans mon non moins fidèle destrier Jojo, troisième du nom, et nous voici tous trois dans un village de vacances à quelques encablures du bled où mes ancêtres paternels fabriquaient des espadrilles.

Un village de vacances ? Toi ? Oui.

Tranquilles ! L’idée n’est pas de mariner dans la piscine ou de faire un malheur dans les soirées karaoké mais d’avoir un point de chute d’où je peux circuler à mon aise. Finalement le cadre est correct et l’emplacement suffisamment proche (100 mètres) du vrai village pour que ce soit supportable. En cadrant bien la photo on peut même presque oublier que c’est un village de vacances.

J’ai bien dit presque.

Le temps couvert porte les effluves du crottin de brebis sans qui on ne serait pas tout à fait sûr d’être là où on est, l’église voisine sonne les heures, des merles picorent sur la pelouse et les voisins en-dessous passent l’aspirateur. Je m’en vais faire un tour et je vous retrouve ensuite.

Salamanque 2019, post scriptum : bonus tracks

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Chose promise, chose due : deux vidéos.

Désolée pour la qualité, c’est fait à main levée avec un appareil photo, et même pas de pied. Compte tenu de ma dextérité proverbiale, il y a des moments où je trébuche, où je tourne trop vite sur moi-même, où je tremble, où le zoom grippe, bref, c’est pénible à voir, je sais. Merci de votre compréhension : le sujet vaut le coup même si la réalisation n’est pas au rendez-vous.

La première, Plaza Mayor vendredi 12 avril à 22 h 06. Le bruit de fond, ce ne sont pas les étourneaux : ils sont partis se coucher à la nuit. Ce sont les homo sapiens. Si si.

La seconde, prise dimanche 14 avril près de la cathédrale au passage de la procession du jour des Rameaux. J’ai beaucoup coupé ; ça reste long. Il ne se passe pas grand-chose dans ces processions, finalement. Mais quelques séquences valent la peine.

Enjoy !

A bientôt pour – si tout va bien – une escapade auvergnate.

Salamanque, jour 5 : ceux qui (co)pieusement

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C’est mon dernier jour à Salamanque. Un jour de fête des Rameaux : impossible de faire autre chose que d’aller voir la procession qui part, annonce-t-on, de la Cathédrale à 12 h 15.

La procession du jour illustre la phrase attribuée à Jésus : « Laissez venir à moi les petits enfants ». Pour ceux (dont je suis) qui ne connaîtraient pas par cœur les Évangiles de Matthieu et Marc, résumons : la fête des Rameaux commémore l’entrée de Jésus, chevauchant un ânon, à Jérusalem où il va à la rencontre de son destin (comme diraient les auteurs de séries sur Netflix). Il est acclamé par la foule en liesse qui jette manteaux et palmes sous les sabots de sa monture et lui lance de jeunes rameaux (nous sommes au printemps) en signe d’hommage. On lui présente des enfants à bénir ; ses disciples s’insurgent – ce qui se passe en ce moment est affaire d’adultes – mais lui les rembarre en déclarant en substance « laissez venir les gosses s’ils en ont envie », expliquant « mon royaume appartient à ceux qui sont comme eux ».

C’est en vertu de cela que l’on fait défiler à Salamanque quelques centaines de mômes en aubes de différentes couleurs pour la procession dite « de la borriquilla » (de la petite ânesse). Une lecture au pied de la lettre d’un texte dont les significations vont bien au-delà, mais baste ! il a dit les petits enfants, on va faire défiler les petits enfants. Par courtoisie, on évitera d’évoquer les interprétations assez extensives de cette phrase par une partie du clergé catholique. Vous suivez l’actualité comme moi, et Salamanque n’est pas épargnée.

Au coin de la Rúa Mayor

Vers 11 heures et demie, ça converge de partout vers la cathédrale. Au long de l’itinéraire de la procession, des adultes se postent, dûment équipés de ces palmes tressées et ornées qu’on se procure sous housse plastique auprès de vendeurs des rues (mais sans doute aussi auprès des congrégations), ou plus simplement de rameaux de laurier : c’est la bonne période pour raccourcir le laurier, avant qu’il fleurisse.


Je m’insère dans la foule qui se masse près de la façade ouest et comme tout le monde, j’attends. Les participants arrivent, chaque association à son tour entre dans la cathédrale. Les aubes en velours violet, les toutes noires avec une cape, les bleues, les toutes blanches avec un liseré rouge, les vertes, les noires et rouges… il y en a pour tous les goûts. Bien sûr, il y a des retardataires, qui arrivent en courant après que leur groupe est entré, et même ceux qui arrivent après la fermeture des portes et tambourinent vainement…

Pour tromper l’ennui et faire patienter les gosses dans l’assistance, on achète quelques douceurs au marchand d’oublies qui crie sa marchandise, son petit tonneau rouge sur le dos :

Puis, avec une vingtaine de minutes de retard, une salve d’applaudissements du côté de la façade nord annonce que le cortège est sorti. Dix bonnes minutes encore avant que n’arrivent, d’abord un groupe folklorique, puis la première congrégation, une autre, et d’autres encore puis le paso porté, comme il se doit, à dos d’hommes. Diaporama ci-dessous :

Mon voyage s’arrête là, je rentre le lundi escortée sur 300 kilomètres par une zone orageuse, vous n’aurez donc aucune image du trajet. Mais demain, si vous êtes sages, vous aurez deux vidéos : une de la procession ci-dessus, et un panoramique de la Plaza Mayor by night.

A demain alors ! 🙂

Salamanque, jour 4 : on est là pour voir le défilé

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Journée un peu en vrac que ce samedi. Je fais quelques courses afin de regarnir le frigo pour les deux jours qui restent, quelques emplettes aussi pour des amis, quelques cartes postales, et je refais un tour du côté de l’Université et de la Cathédrale. Je n’avais pas visité la Casa de las Conchas : voilà qui est fait.

Propriété de l’État espagnol depuis 2005, la maison abrite maintenant la Bibliothèque publique de Salamanque. La façade, évidemment, est remarquable : regardez plutôt. Le bâtiment, d’un abord austère typique de la fin du XVè, a été recouvert début XVIè par plus de 300 coquilles Saint-Jacques, emblème de la famille de l’épouse du jeune maître des lieux.

Mais l’intérieur aussi vaut le déplacement. Diaporama :

Comme il y avait beaucoup de monde du côté de la cathédrale, je suis allée regarder ce qui s’y passait. Un flot ininterrompu de gens entrait et ressortait, portant souvent des palmes tressées en vue de la procession du lendemain. Tant que j’étais par là, je me suis souvenue que je n’avais pas trouvé le cosmonaute sur la façade de la Cathédrale. Normal : je ne l’avais pas cherché là où il fallait. Le voici, en haut à gauche, avec, plus bas à droite, son voisin le diable au cornet de glace.

Pour bien (presque) finir la journée, je suis allée du côté de l’église saint-Marc d’où partait à 22 heures la procession de la Fraternité Franciscaine du Très saint Christ de l’Humilité. Merci d’excuser la piètre qualité de la vidéo ci-dessous : même en arrivant plus d’une demie-heure à l’avance, j’ai dû filmer à bout de bras…

Fin de soirée sur la Plaza Mayor voisine, avec d’excellentes tapas de chez Gonzalo. A demain !

Salamanque, jour 3 : lumières

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Au menu de ce troisième jour, les lumières – au sens propre comme au figuré. Si la veille a été en grande partie absorbée par les vapeurs d’encens et les remugles d’un passé sombre, j’oriente mes pas cette fois vers l’Université. Bon, d’accord, une université religieuse à la base, mais même religieux, les lieux d’étude et de recherche deviennent tôt ou tard, par la force des choses, autant de foyers de réflexion. Chercher à comprendre, dit un adage militaire, c’est déjà désobéir.

Cinquième plus ancienne université fondée en Europe après Bologne, Paris, Oxford et Cambridge (pour ne citer que celles qui sont encore en activité), deuxième université fondée en Espagne après Palencia (relativement proche, et qui n’existe plus), soixante-dix chaires et 1200 étudiants au XVIè siècle, bref, c’est du lourd. Bon, je ne vous raconte pas toute l’histoire : y a pas écrit Wikipedia, là.

J’ai donc commencé, comme tout le monde, par le fameux portail. C’est LA carte postale de Salamanque, même que les potes vous font la tête si vous ne postez pas une photo du portail. Alors voilà. En haute déf, juste parce que c’est vous.

Autant vous le dire tout de suite : les touristes présents sur la photo ne cherchent pas la grenouille là où il faut. La grenouille ? Quelle grenouille ? Celle qui est posée sur un crâne humain, quelque part dans cet enchevêtrement de motifs de pierre qui donne un peu le tournis. La tradition orale veut que la trouver porte chance (notamment aux examens). J’aurai donc de la chance car je l’ai trouvée, mais aucun mérite puisque de nos jours tout le monde sait où elle est, la grenouille. Et si vous ne la trouvez pas sur la façade, vous en avez des milliers dans les vitrines des marchands de souvenirs.

Ma nouvelle lubie de chercher les marques de tâcherons a été couronnée de succès là aussi avec une belle moisson ainsi que cette superbe marque d’honneur (salopée par un gougnafier postérieur) dans l’angle du patio de las Escuelas, juste à côté de la porte marquée « Unidad de Igualdad ». Unité d’égalité, si c’est pas beau.


Le patio donc : une place rectangulaire et assez austère, et dans un angle (juste à l’opposé du signe ci-dessus, l’entrée des Escuelas Menores, les Petites Ecoles, où l’on préparait le baccalauréat. Une sorte de cloître sans images pieuses, où l’on se sent en paix. Je serais bien volontiers restée là une bonne année scolaire, et pour le coup je n’ai pas visité le reste de l’Université, les Escuelas Mayores, la bibliothèque, tout ça. Mais ça va rester là, je pourrai revenir. Un aperçu des Escuelas Menores ci-dessous :

Après cette visite et une balade dans les rues du côté de la Casa de las Conchas (dont je vous reparlerai demain), je me suis offert une pause farniente avant de repartir faire un tour à la nuit tombante.Au Campo de San Francisco, les étourneaux faisaient leur tintamarre habituel, jusqu’à la tombée de la nuit. Plaza Mayor, les humains en faisaient autant, même à la nuit noire. Images, sous les lumières de la ville :

Salamanque, jour 2 (2) : en odeur de sainteté… ou pas

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Depuis le pont romain, j’entame donc la petite grimpette qui rejoint la cathédrale. Enfin, les cathédrales, parce que les Salmantins n’avaient pas assez d’une : quand la première est devenue trop petite, au lieu de la casser pour reconstruire par-dessus comme aurait fait tout le reste de la chrétienté, ils ont bâti à côté. Là.

Mais auparavant, je m’attarde à cette étonnante verrière Art Nouveau qui surplombe le boulevard extérieur. C’est la maison Lis, qui abrite maintenant un musée de l’Art Nouveau et de l’Art Déco où il va bien falloir que j’aille traîner mes semelles, vu qu’il y a en ce moment une expo de gravures de Picasso, Miró et Dali.

Casa Lis

La pente est raide, comme disait l’autre, et la route n’est pas droite. J’ai l’impression d’être un saumon : le courant des touristes (à vue de nez 25 % d’Allemands, 25 % de Japonais, 15 % de Français, 15 % d’Anglais, 10 % d’Espagnols) s’écoule dans le sens de la descente. Un méplat à mi-pente : c’est la rue de Gibraltar, où se trouve l’entrée de la Casa Lis ainsi que celle de l’ancien collège Saint-Ambroise, qui abrite maintenant les Archives Générales de la Guerre civile espagnole et le Centre Documentaire de la Mémoire Historique. Une visite s’impose, et en plus c’est gratuit. En revanche les photos, même sans flash, sont interdites, vous n’aurez donc droit qu’à l’affiche extérieure (ci-dessous), ainsi qu’un lien.

L’exposition permanente sur la Guerre civile laisse un goût mitigé. Le point de vue historiographique est celui, très répandu en Espagne, qui considère « dos bandos » : deux factions, deux camps. Comme s’il n’y avait pas d’un côté un régime légitime et de l’autre, un putsch militaire. Beaucoup de documents connus, d’autres moins : la lettre d’un enfant de républicain à son arrivée en Union Soviétique, les fiches de renseignements sur les enseignants sous le Front Populaire (opinions politiques, religieuses et syndicales, respect ou non de la laïcité en classe). Surtout – sans doute du fait de l’origine du fonds, constitué par le pouvoir franquiste à des fins de propagande – il manque à mon goût beaucoup de choses, notamment sur le contexte politique international : à peine quelques mots sur les Brigades, de vagues allusions à la participation de l’Italie fasciste (et aucune à celle de l’Allemagne nazie) côté nationaliste, rien sur la politique de non-intervention franco-britannique… et sur l’immédiat après-Guerre civile en Espagne : il est question de l’émigration au Mexique, mais rien n’est dit sur la poursuite des persécutions et les camps de concentration qui durèrent jusqu’en 1947 dans l’indifférence polie de la communauté internationale.

Le plus inattendu dans ce musée est l’exposition permanente sur la franc-maçonnerie. Franco avait donné ordre de conserver tout ce qui avait été trouvé dans les temples maçonniques après la promulgation de la loi de 1940 sur la maçonnerie et le communisme afin de constituer ici même un musée anti-maçonnique, avec un pseudo-temple maçonnique délirant, censé impressionner le bon peuple par un décorum vaguement sataniste. Cette mise en scène, jamais montrée à l’époque, est maintenant ouverte au public à l’issue de la visite de l’exposition. L’intention calomnieuse est évidente si l’on a bien observé les documents précédents et la vidéo (mais la salle de projection reste désespérément vide), mais au grand public – plus intéressé par les broderies et les ornements que par les documents papier d’ailleurs fort intéressants – on omet de préciser qu’il s’agit d’une caricature : c’est un peu comme si on projetait le film Le Juif Süss sans explication. Les commentaires des visiteurs qui en sortaient montraient une grande confusion.

Reprenons l’ascension, même si nous sommes avant Pâques. Je débouche sur le Patio Chico, d’où la perspective sur les toits des deux cathédrales est intéressante.

Tour de la cathédrale par l’extérieur :

Ici j’ajoute un commentaire : la cathédrale neuve est célèbre pour deux détails insolites insérés dans sa dentelle de pierre, sur le portail nord dit « Porte des Rameaux » : un astronaute et un dragon rieur qui porte un cornet de glace à deux boules. Je ne les ai pas vus mais si vous voulez en savoir plus, lisez ici.

Puis, parce qu’il le faut bien, j’entre et je prends mon billet. Au bout de peu de temps, je laisse tomber l’audioguide, plus préoccupé par l’édification religieuse des visiteurs que par les indications historiques et archéologiques, et j’avance le nez au vent, l’appareil photo en garde et les cervicales en compote. Florilège de la cathédrale nouvelle :

Puis de la vieille :

Je ne vous ai pas tout montré, il manque des quantités de choses, notamment les plafonds artesonados, la tribune mudéjare et l’orgue du XVIè siècle qui repose dessus. Soucis d’éclairage, essentiellement. Il vous faudra y aller…

A demain !

Salamanque, jour 2 (1ère partie) : considérations oiseuses et cartes postales

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On va commencer par un brin d’Histoire express, manière de se situer. Salamanque, c’est un site dont les premières traces d’occupation humaine remontent au Paléolithique inférieur. Ça nous fait entre 500 000 et 100 000 avant notre ère, à la louche. A 80 km de là, près de la cataracte du Pozo de los Humos (tiens, idée), on trouve plusieurs abris sous roche ornés de peintures datées du Chalcolithique, genre – 5000 ans. Par-dessus tout ça, passez une couche de Celtes, puis de Romains, puis un siège conduit par Hannibal (celui des éléphants), une invasion des Alains bientôt effacés de la carte par les Goths, puis voici le royaume wisigoth, écrabouillé en 711 par les troupes de Mũsã ibn Nuṣayr.

Épicentre de nombreuses batailles au cours de la Reconquista, Salamanque est plusieurs fois rasée, prise et reprise, jusqu’en 1085 où Alphonse VI charge son gendre Raymond de Bourgogne de reconstituer une ville sur ce petit tas de cendres fumantes. Raymond n’a sous la main qu’une maigre population mozarabe et famélique ; il fait donc appel à l’immigration. La ville voit donc à cette époque se créer une population mêlée de Mozarabes, de Juifs, de Portugais, de Français, d’Asturiens et sans doute d’une certaine proportion de musulmans, bientôt devenus marranes. Et tout ça, comme dirait Mauricio Caballero, ça fait d’excellents Espagnols. En 1492, tout à l’euphorie des grandes conquêtes navales (pensez donc, Monsieur Colomb a trouvé la route des Indes par l’Ouest !) et des dernières déculottées mises aux Berbères, un royaume d’Espagne qui sent encore la peinture fraîche va, dans un grand élan de modernisme, procéder à un nettoyage ethnique en règle et ripoliner à l’eau bénite tout ce qui ressemble à de la diversité.

Hornazo de chez Santa Lucía

Pourquoi je vous assène ce raccourci abusif ? Pour vous expliquer en quoi le hornazo, spécialité salmantine (on dit comme ça) s’il en fut, représente à mes yeux une proclamation de catholicité à la mesure de la Cathédrale de Salamanque. Une pâte à pain enrichie d’œufs et de saindoux, parfumée de pimentón et farcie d’une Sainte Trinité charcutière : le Lomo, le Chorizo et le saint Jambon. Amen.

Cela dit, c’est très bon, autant qu’absolument bourratif. La portion « individuelle » (ci-dessus) suffit à deux repas normaux, avec un peu de salade pour faire glisser, hein. Je ne vous dirai pas encore quel est le meilleur, pour l’instant je n’en ai goûté que deux. Et je ne vais quand même manger que ça pendant toute la semaine, juste pour l’amour de la gastronomie.

Statue du poète (très controversé) Pepe Ledesma

Aujourd’hui deuxième jour, je descends d’abord jusqu’au Tormes. Le Tormes, c’est la rivière qui arrose Salamanque et qui donne son nom au personnage littéraire espagnol le plus connu après don Quichotte : Lazarillo, garnement des rues qui escroquait les aveugles dont il faisait profession de guide, devenu adulte, porte un regard caustique sur la société de son temps. Roman épistolaire fondateur du genre picaresque, publié vers 1550 sans nom d’auteur et interdit derechef par l’Inquisition pour son contenu critique et anticlérical, il fait partie des classiques espagnols, un peu comme notre Gargantua national. Il y a donc une statue qui l’évoque, tout près de la rivière et non loin du pont romain.

Le pont romain, que l’on entrevoit ici sur la droite, est un… pont romain. Un long pont romain de 26 arches, dont seulement 15 datent vraiment de l’époque romaine, et qui a été restauré tant de fois qu’il n’en reste plus grand-chose d’authentique à part les pierres de granit de ces quinze arches. Arpenté en long et en long par d’innombrables troupeaux de touristes et de collégiens en voyage scolaire, il donne l’occasion de selfies et autres cartes postales comme celles-ci :

A l’extrémité du pont côté ville, un « verraco » (en espagnol un verrat) sans tête regarde vers le faubourg. Ce verraco est l’un des « taureaux » (en français on préfère les taureaux aux verrats) mégalithiques semés dans toute la région par le peuple Vetton, un peuple d’origine celtique du IIIè siècle avant Jicé.

Mais ce billet commence à être long : rendez-vous au prochain pour la suite de cette deuxième journée.