Mercredi : mar y montaña

En passant

Nous quittons Santander sans visiter le cœur de ville, ce sera pour une autre fois. La météo de jeudi s’annonce plus que maussade et nous décidons d’avancer notre montée aux lacs de Covadonga, prévue jeudi matin, de crainte de n’y voir goutte dans les nuages bas ou, pire, de prendre la saucée.

Matinée consacrée au trajet jusqu’à Ribadesella, mais en pratiquant le cabotage le long de la côte. Suances, que nous avions snobée la veille, nous paraît beaucoup plus coquette et agréable que Comillas.

Une série de « oh ! ah ! » ensuite : la plage de Santa Justa et sa chapelle troglodytique, Puerto Calderón et son environnement paradisiaque, la ría de Tina Mayor…

… une petite erreur de navigation, jointe à une route barrée proche d’Arenas de Cabrales, nous envoie dans un détour inattendu et plein de virages, mais nous arrivons à temps pour un déjeuner sans rien de particulier (sinon la qualité du bar grillé) à Ribadesella.

Direction la montagne, maintenant. Nous convenons d’aller aux lacs sans attendre, car les nuages s’amoncellent sur les pics d’Europe. On posera les valises ensuite. On passe devant le grand barnum catho-nationaliste de Covadonga, sa bataille semi-légendaire, sa grotte sacrée, son architecture moche, ses boutiques de bondieuseries made in China etc. et on file, à travers 12 km de route en lacets assez vertigineuse, vers le lac de la Ercina en premier, car il est le plus haut, donc le plus exposé au mauvais temps (et aussi le plus beau, selon moi). Nous faisons bien : la brume arrive. L’eau est à la même température que l’air : frisquette, et claire à n’en plus pouvoir. Un troupeau de promeneurs en famille fracasse la sérénité du lieu, mais finit par repartir. Des quantités de fleurs bleu foncé émaillent la prairie, les gentianes bleues sont encore en boutons, les pissenlits sont nains à cause du froid et de l’altitude. Faute de temps pour une randonnée entre les deux lacs, nous faisons un bout de balade, puis redescendons au lac Enol.

Il est temps de rejoindre le gîte que nous avons réservé, dans un tout petit village près de Cangas de Onís, accroché à une pente rocheuse escarpée. Aïe : pas un seul panneau n’indique l’emplacement. Nous tournons un peu, il n’y a pas un chat dans le village, avisons un monsieur qui passe et qui nous dit « Ah, ça doit être les gens de la maison là-haut ». Là-haut, c’est au sommet d’un escalier plus que raide qui serpente à travers un tout petit bout de jardin de rocaille superbement entretenu. Tout en haut de l’escalier, j’avise un monsieur âgé assis sur le pas de sa porte. Je lui demande mon chemin, il m’indique que c’est la première maison à droite, tout en pierre. Et il ajoute : « Je suis tombé, je n’arrive pas à me relever ». Je traduis à Florence ; nous finissons de monter l’escalier qui mène à sa maison, nous le relevons et, sur ses indications, l’amenons jusqu’à son lit vaguement médicalisé, installé dans ce qui devait être la salle à manger. Il ne tient pas sur ses jambes, son pantalon a glissé, le pauvre est en mauvaise posture et s’excuse de ne pas pouvoir nous offrir un verre ! Nous lui demandons s’il a une infirmière qui vient le voir : non, mais des personnes de sa famille qui viennent l’aider. Nous prenons congé, pas tranquilles.

La première maison à droite, tout en pierre, est aussi totalement en ruine. J’appelle la propriétaire : « Mais je vous ai laissé les indications sur Whatsapp ! » Oui, mais je n’ai pas encore installé la messagerie sur mon phone flambant neuf. Je m’excuse, elle nous indique la bonne maison, un peu plus bas, comment accéder aux clés. Avant de raccrocher, je lui dis que nous nous faisons du souci pour le voisin qui n’a pas l’air d’aller bien. Elle voit de qui je parle et m’assure qu’elle va prévenir quelqu’un de sa famille.

Le gîte est superbe, petit mais très bien agencé, on aurait envie d’en profiter plus longtemps (il faudra donc revenir). Nous redescendons à Cangas pour visiter et manger un morceau dans une chouette cidrerie aux murs incrustés de bouchons dédicacés, avec une verseuse à cidre électrique. Tout fout le camp, j’vous jure.

Vanessa, Virginia, Jean-Paul et la pluie

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Mardi, troisième jour de ce road-trip express, et je m’aperçois que je ne vous ai pas parlé de ce qui nous a occasionné, lundi, un superbe fou-rire. Sur l’appli mobile de guidage routier dont je me sers, la voix électronique de Vanessa, que j’utilise en France, est généralement remplacée sans préavis, à l’approche de l’Espagne, par une Penélope qui parle castillan avec des intonations un rien caricaturales : a doscientos metros, girar a la derechaaaa. Je venais d’avertir Florence de ce phénomène récurrent autant qu’inexpliqué, mais au lieu de cela, voici que Vanessa, toujours elle, se met à parler… anglais, avec un accent français à couper à la hache. At ze raoûnd eubaoût, tek ze seurd exit. Cela dure une bonne centaine de kilomètres puis, à mesure que nous avançons en terre hispanique, Vanessa recouvre peu à peu son français et finit, vers Bilbao, par parler entièrement gaulois à un détail près : la virgule, qui s’appelle toujours comma. Dans 1 comma 2 kilomètres, tourner à gauche. On va voir ce que ça donne au retour !

Mardi donc. Petite pluie intermittente, ce n’est pas assez pour nous décourager, nous avons embarqué les chaussures de marche, il faut les utiliser. Nous suivons le conseil de notre affable hôtelier et partons en promenade au phare (hello Virginia W.), emmitouflées chacune dans un coupe-vent avec capuche. Un chemin aménagé, entièrement pavé de grandes dalles de béton, nous emmène sur quatre kilomètres jusqu’au phare du Cabo Mayor, nous offrant d’abord une vue superbe sur la plage de Sardinero, d’où nous venons, puis deux petites plages dans des criques abritées et l’arrivée, logiquement venteuse, au phare. Photos :

Un café et un sobao au bistrot en face du phare, une visite au centre d’art contemporain qu’il héberge (oui, bof) et nous revenons par le même chemin, rejoignons à 12 h 30 notre fidèle destrier Jojo et partons pour Santillana del Mar. C’était prévu pour l’après-midi, mais la météo s’annonce un tantinet hostile à partir de 14 h.

Santillana del Mar fait sa pub en citant Jean-Paul Sartre qui l’a qualifiée de « plus jolie ville d’Espagne ». C’est en effet une très belle vieille ville aux rues pavées remplie de maisons blasonnées, d’une collégiale du XIIè siècle, de restaurants et boutiques à touristes. Nous l’arpentons et entrons dans le premier resto à touristes venu, cuisine franchement pas terrible mais juste à temps pour échapper à la drache monumentale qui s’abat à 14 h 15. Florence découvre au passage la machine à verser le cidre et ça lui plaît.

Désolée pour la mauvaise qualité des images, ce sont pour certaines des pixels de malinphone, la batterie de l’appareil photo ne tient plus la charge.

La pluie a cessé ; nous achetons des sobaos à l’échoppe d’un fabricant local que nous dérangeons au beau milieu de la retransmission d’un match de foot de la plus haute importance, puis reprenons la direction de Santander après un crochet par Comillas, station balnéaire très prisée localement mais un poil décevante.

Après un temps de repos (nous avons fait plus de 12 km à pinces dans la journée et la grimpette à 20 % de lundi est encore dans nos jambes), la soirée sera consacrée à un tapeo en bonne et due forme, qui se terminera à la cave-épicerie fine de la veille parce qu’on ne change pas une équipe qui gagne. Service enjoué et hyper-efficace, produits d’exception traités avec le respect qui leur est dû : un modèle du genre. Tellement exemplaire que Flo et moi commençons, entre deux Terras Gauda qui escortent un queso azul de hoja à tomber par terre, à échafauder un business plan pour notre retour en France.

Mercredi, on continue, toujours vers l’ouest !

Un makila, un téléphone, du chocolat, du maroilles… et plus si affinités.

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Lundi 22, Florence a souhaité visiter la fabrique de makilas Ainciart-Bergara à Laressore. Facile, nous dormions à juste 5 km. Nous arrivons à Laressore, visitons l’exposition permanente, un impressionnant témoignage d’amour du travail bien fait et de transmission de génération en génération. Je décide qu’il est temps de ne plus tergiverser et passe commande d’un makila qui sera fin prêt au moment où – sauf coup de Trafalgar – je ferai valoir mes droits à la retraite. Rendez-vous dans un peu plus de deux ans. Pour les images, je ne ferai pas mieux que le site de l’entreprise, allez-y.

Nous partons ensuite pour Bayonne, changement de programme puisque la visite d’une boutique de téléphonie n’était pas du tout inscrite dans notre planning. Nantie d’un tout nouveau malinphone, je guide Florence vers les Arceaux (officiellement la rue Port-Neuf) où nous faisons quelques emplettes de chocolat : Cazenave est fermé le lundi, hélas, mais Daranatz est ouvert. Ce billet de blog commence à ressembler à du placement de produits, mais il est des valeurs intemporelles qui ne relèvent pas du marketing mais du patrimoine immatériel. Ainciart-Bergara, Cazenave, Daranatz et quelques autres en font partie. Suivez les liens, vous comprendrez.

En remontant la rue Victor Hugo, un jeune homme qui fait la manche nous interpelle devant une supérette et nous demande, non de l’argent, mais de lui acheter… un maroilles. Sitôt dit, sitôt fait, Florence, tout étonnée d’elle-même, entre dans la supérette, dégote un maroilles, le règle et l’apporte au jeune mendiant.

Visite rapide de la cathédrale, puis du cloître pour lequel je professe un amour tout profane. Ci-dessous une tentative de restitution d’émotion :

Un tour par le Petit Bayonne, un déjeuner sympathique au bord de la Nive et nous partons enfin en direction de l’Ouest. Une étape avant Santander : la visite de San Juan de Gaztelugatxe, cet ermitage, presqu’île, micro-muraille de Chine. Las : l’accès au site commence par une descente très raide de plus d’un kilomètre qui vous fusille les genoux et augure mal du trajet retour. Nous rebroussons chemin à 200 mètres du bas de la falaise : il est plus de 17 h 30 et il nous reste encore près d’1 h 30 de trajet en voiture. La remontée est coriace et prend du temps, avec une pente de 15 à plus de 20%. Si vous voulez un conseil, visitez le site, il est magnifique, mais évitez les jours de cagnard et prévoyez la journée.

Nous abordons enfin à Santander, bel appart-hôtel à deux pas de la plage de Sardinero où l’on nous conseille sur les endroits à voir et les lieux pour se restaurer. Nous suivons les conseils et nous faisons bien. Florence fait connaissance avec, et je retrouve avec délices, les gildas aux anchois frais et la cecina de vaca d’une cave-épicerie fine hautement recommandable à deux pas du Casino.

Demain, longues balades en perspective. A demain !

Road-trip à deux en Espagne du nord, 1

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Dans la vie civile, Florence est ma cheffe. Comme elle a une fâcheuse tendance à ne jamais décrocher du boulot, même pendant ses vacances, j’ai eu l’idée saugrenue de lui proposer une balade ensemble pour une semaine, avec une condition : pas plus de deux heures de téléphone portable par jour. A ma grande surprise elle a accepté, et nous voici parties toutes les deux en direction de l’Espagne nord.

Bon, ça ne pouvait pas commencer tout simplement. A 10 h 30 dimanche, appel de détresse : Florence ne trouve pas mon chez-moi, l’appli mobile la fait tourner en rond, ou plutôt en triangle, depuis un quart d’heure. On n’était pas loin, un peu de radio-guidage et tout rentre dans l’ordre. Un café et nous voici parties à bord du fidèle Jojo III (si vous suivez ce blog, vous comprenez ; si vous ne comprenez pas, suivez ce blog).

Il est onze heures. Il serait bon d’estimer notre heure d’arrivée à notre première destination, j’attrape le téléphone : mort. Mort de chez mort. Il était encore en vie il y a une demi-heure, et là, encéphalogramme plat sans préavis. Mort subite du téléphon. Dommage : tous les itinéraires, les réservations, les projets de randonnées etc. étaient enregistrés dessus. Il faut vous dire que Florence est connue pour avoir un fluide négatif avec les outils électroniques. Même les miens, apparemment. Qu’à cela ne tienne, nous allons modifier le programme de la journée de lundi.

Mais revenons à dimanche, jour 1/5 de ce voyage. Nous avons réservé un gîte à Ustaritz. Arrivées sur place, personne. Florence téléphone : « mais je vous ai envoyé les consignes par mail ». Oui, sauf que je n’ai aucun moyen de consulter mes mails. Nous arrivons à entrer, le lieu n’est pas idyllique, besoin d’un sérieux rafraîchissement mais c’est pour une nuit.

Il est encore tôt, nous allons donc visiter un peu le pays de Labourd : Cambo, son église avec la triple tribune en bois, commentaires sur les rites funéraires en Labourd. Le bas Cambo, son fronton, son pont romain. Espelette, découverte d’une serre pleine à craquer de plants de piments d’Espelette (preuve qu’il s’agit bien d’une production locale) et crunch de Flo pour la maison du producteur, un verre et quelques bricoles à picorer en terrasse, Ainhoa au soleil couchant, commentaires sur les stèles discoïdales. Quelques photos ? Voici.

Le nom des femmes

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A travers mes balades il m’arrive de me laisser porter par une thématique. Ici, le nom des femmes.

Ce sujet me tracasse depuis toute petite : pourquoi diable une femme doit-elle changer de nom quand elle change de mari et « disparaître » pour ceux qui l’ont connue avant et qui la rechercheraient ? Plus grande, j’ai constaté que même en 2021 la plupart de mes consœurs croient dur comme fer que leur nom change légalement quand elles épousent un homme. Et parmi celles et ceux qui savent que non, les explications varient sur l’origine de cette croyance populaire :

  • les laïcards : c’est un vieux truc catho
  • le commun des mortels : ça a été supprimé à la révolution mais après ça a été remis en vigueur et puis c’est les socialistes qui l’ont supprimé à nouveau, mais bon, c’est de l’idéologie, en vrai c’est mieux quand la femme porte le même nom que ses enfants.

Tut-tut. Certes il y eut la loi du 6 Fructidor an II, la loi du 23 décembre 1985 et l’arrêté du 20 mars 1985 (vous trouverez sur le blog de l’avocat Maître Eolas un intéressant billet à ce sujet). Mais aussi loin que je remonte dans le temps, y compris dans les registres paroissiaux catholiques du XVIè au XVIIIè siècle, le nom des femmes, comme celui des hommes, c’est leur nom patronymique, et le mariage n’y change rien. Il paraîtrait qu’il y a des régions où, mais ça ne doit pas être mes régions d’origine 🙂

Chez les Basques ? D’abord une précision : au Pays basque, jusqu’à ce satané Code Napoléon (et même après, par des chemins détournés) c’était le ou la premier.e né.e de la famille, fille ou garçon, qui héritait. La femme administrait ses propres biens, même si chez certains notaires, pour faire bien, on la disait « assistée par » un homme – son père, son mari ou son fils. On pouvait donc s’y attendre : sur ces linteaux traditionnels où sont gravés dans la pierre les noms de ceux qui ont bâti ou fait bâtir la maison, les époux portent chacun leur nom.

N’idéalisons rien : la femme est toujours en seconde place, faut pas rigoler quand même. Mais elle est là avec son prénom et son nom. Du côté des sépultures, c’est généralement pareil, sauf sur celle ci-dessous qui date du 19è siècle et se trouve à Saint-Jean Pied de Port, ville de garnison donc plus perméable aux usages venus d’ailleurs.

Ci-gît Madame Duborsc (sic)
Ci-gît Madame Duborsc (sic)

Les lecteurs avertis me feront observer que les sépultures basques ont une autre originalité : dans la campagne, la tombe n’est pas celle de la « famille Untel » mais de la « maison Machin », témoin cette photo prise au cimetière de Bustince où, sous la croix de 1649, la pierre tombale a été refaite récemment, mais en respectant cet usage. Mais je vous reparlerai un jour des domonymes 🙂

Sépulture de la maison Elizaldea

Balade en touriste

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Les facéties électroniques de Jojo, qui m’ont valu une visite mardi au concessionnaire le plus proche (on fait mieux en matière touristique, je vous l’accorde), l’invitation faite à Masœur et Monbeauf mardi midi et la porte-fenêtre de l’appartement qui, en se refermant mercredi matin sur mon talon droit, a réveillé et décuplé une douleur qui venait de se calmer (ouille), ont eu raison de mes bonnes résolutions randonneuses. J’ai donc changé mon appareil photo d’épaule et j’ai décidé, contre mauvaise fortune, de jouer à la touriste.

Petite virée dans St Jean Pied de Port pour commencer, mardi matin. Cette ville est une machine à fabriquer des cartes postales, en voici donc quelques-unes.

Avec l’appareil photo :

  • Vue du chemin de ronde

Avec le téléphone :

Le soir, il y avait concert à l’église. Nekez Ari, chœur de 23 hommes, pour un beau premier concert après les confinements. Ça s’est terminé devant l’église, peu avant minuit, avec « Hegoak » et, bien entendu, « Agur Jaunak » pour finir. Belle soirée.

Santiago, 790 km

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Vous devez commencer à me connaître : en voyage, je planifie le moins possible. Je pars donc au petit bonheur la chance, et aussi, un peu, pour me rendre compte d’une information donnée par une amie voici quelques années, pour arpenter un village que personne ne visite, parce qu’il est juste voisin d’un bourg atrocement célèbre et qu’il n’a pas grand-chose d’original à montrer. J’ai nommé Ispoure.

Rien d’exceptionnel à montrer donc, sinon une ou deux photos de maisons plus ou moins anciennes et de raisins d’Irouléguy…

… et ce curieux graffiti ésotérique au fond d’un abri-bus, qui fait penser à la formule du benzène revue par Harry Potter (si quelque lecteur connaît la clé, bienvenue !)

Je me suis perdue dans les lotissements (c’est bien ce que je voulais, me perdre, non ?), il est midi passé et la coutume veut qu’à cette heure le voyageur se mette en quête de pitance. La traversée de Saint-Jean Pied-de-Port un dimanche midi du mois d’août est un exercice de patience ; au vu de la densité de bermudas au mètre carré je décide qu’il est urgent de déjeuner à l’heure espagnole et en langue espagnole. Direction, donc, droit au Sud.

Je laisse sur ma droite le cauchemardesque centre commercial installé en périphérie du village d’Arnéguy, ancien poste frontière avec sa cohorte de « ventas » qui n’ont plus rien des auberges-épiceries d’antan mais tout d’un « village de marques » où le Français moyen vient faire le plein de pastis et de clopes tout en offrant à Bobonne et Fifille un Desigual un peu moins cher que 20 km plus loin et des contrefaçons de parfums griffés. Le restaurant est inclus dans le magasin : on évite ainsi la barrière de la langue (le personnel est à 80% français) et on peut sans passer pour un ahuri demander, inquiet : « c’est pas trop épicé au moins ? ». Le tout permettant aux intéressés de raconter à leurs voisins « on est allés en Espagne, on a mangé de la paéla et des tapâsses ».

La montée au col d’Ibañeta est longue et sinueuse : il faut savoir se servir du levier de vitesses (à moins d’être pèlerin !). On roule entre de grands hêtres qui parfois laissent place à un coin de lande à vue panoramique. Les panneaux du Parc mycologique vous expliquent, logo à l’appui (un champignon barré d’une ligne oblique), qu’il est inopportun de traquer ici la girolle et le bolet. Je regrette un peu les anciens panneaux bilingues « Coto privado de hongos/ Ixilieko ziza barrutia » sans logo, qui permettaient un hypocrite « ah bon ? mais vous savez, je ne comprends pas bien l’espagnol et pas du tout le basque »…

Le sommet du col est plongé dans les nuages : je plonge à mon tour, mais vers la vallée, et j’arrive à 13 h 30 à Orreaga, plus connue en français sous le nom de Roncevaux.

J’ai bien dû passer à Roncevaux trente fois dans ma vie sans jamais m’y arrêter. L’aspect rébarbatif des toits de tôle grise ? Le climat souvent froid, humide et venteux ? Le côté grand barnum jacquaire et les sévères bâtiments monastiques ? Quelque chose nous disait de passer notre chemin, même du temps de mes parents que la religion pourtant ne rebutait pas tant que moi. J’ai bien fait de m’arrêter cette fois.

L’église collégiale Notre-dame n’est pas dépourvue d’intérêt avec la statue de la vierge sous son dais doré, ce gisant à demi vermoulu en bois polychrome, inphotographiable (les reflets sur les vitres) mais à voir de ses yeux, l’orgue planqué dans la tribune – on ne voit que les tuyaux -, le bas-relief gothique à droite en entrant… et encore je n’ai fait qu’un tour rapide, il faudra revenir : ajoutons ça à la liste des 22500 choses à faire avant de mourir. Surtout, aller contempler le gisant gigantesque (2 mètres 20 !) du fondateur de la collégiale, un roi qui aurait fait un bon avant de rugby et dont on regrette qu’il soit absent des manuels scolaires français : Sancho VII Azkar (le Fort) – lisez-le à voix haute. On n’a pas tant d’occasions de fou-rire à l’école…

La chapelle du Saint-Esprit, également dite « Silo de Charlemagne », ressemble en version carrée à la halle aux grains d’Auvillar, qui est ronde et date de 1830. Un toit de lauzes noyées dans le ciment a remplacé la couverture en tuiles de naguère et il est difficile de retrouver dans cette bâtisse maintes fois remaniée la plus infime trace d’une construction du Moyen-Age. On nous dit crypte, sépultures… à voir (en vous écrivant ce billet, je tombe sur ce texte, daté de 1935, dont je vous recommande la lecture).

Ce qui m’intrigue finalement le plus à Roncevaux, c’est la façon dont cohabitent deux légendes assez antagonistes : celle du pèlerinage et celle de la bataille.

Charlemagne, empereur très chrétien, prend une déculottée colossale en 788 à Roncevaux : le meilleur de ses armées est taillé en pièces par les Vascons – les gens du bled, en substance. Lesdits Vascons deviendront des Sarrasins dans la Chanson de Roland (largement postérieure, faut-il le rappeler) parce qu’il est tout de même plus glorieux de prendre la pâtée aux mains d’une armée prestigieuse que sous les jets de pierres d’une guérilla avant la lettre. Et aussi parce qu’il faut bien se rappeler qui est notre ennemi, dites.

Un monolithe commémore la bataille, orné de la reproduction d’un chapiteau du palais des Rois de Navarre à Estella, représentant le combat de Roland contre Ferragut ; à côté, une plaque de bronze porte une citation légèrement détournée de la Vita Karoli Magni d’Eginhard, contemporain de Charlemagne.

Vascones in summi montis vertice surgentes

(traduction libre : il en sort de partout, bon sang !)

Ce qui domine avec ce monument, c’est, on le sent bien, la fierté du David basque qui écrase le Goliath franc, la célébration de la victoire du faible sur le fort et de l’intelligence de terrain sur la force armée. Mais un doute m’assaille : la défaite des Carolingiens à Roncevaux, n’est-ce pas celle de la chrétienté conquérante, la même qui a instauré la légende compostellane – dont Roncevaux est un haut lieu – comme un symbole-clé dans le cadre de sa longue Reconquista (722-1492) ?

« Au commencement, Dieu créa la contradiction », écrivait François Cavanna. Voilà…

PS : pour les hispanophones qui voudraient prolonger cette glose bien superficielle par une lecture bien plus sérieuse sur les lieux de la bataille : http://www.xacobeo.fr/ZF2.01.it.SJPP-Ron_Jim.pdf

Deux ans et quatre mois plus tard

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Bon sang que ce fut long.

Quelques contretemps bien ordinaires ont eu raison de mes projets 2019, et après… eh bien vous connaissez l’histoire. Ma première escapade ne pouvait être que pour « ce petit peuple qui chante et danse au pied des Pyrénées ». J’ai ainsi enfourné Paulette, ma fidèle valise violette à roulettes, dans mon non moins fidèle destrier Jojo, troisième du nom, et nous voici tous trois dans un village de vacances à quelques encablures du bled où mes ancêtres paternels fabriquaient des espadrilles.

Un village de vacances ? Toi ? Oui.

Tranquilles ! L’idée n’est pas de mariner dans la piscine ou de faire un malheur dans les soirées karaoké mais d’avoir un point de chute d’où je peux circuler à mon aise. Finalement le cadre est correct et l’emplacement suffisamment proche (100 mètres) du vrai village pour que ce soit supportable. En cadrant bien la photo on peut même presque oublier que c’est un village de vacances.

J’ai bien dit presque.

Le temps couvert porte les effluves du crottin de brebis sans qui on ne serait pas tout à fait sûr d’être là où on est, l’église voisine sonne les heures, des merles picorent sur la pelouse et les voisins en-dessous passent l’aspirateur. Je m’en vais faire un tour et je vous retrouve ensuite.

Salamanque 2019, post scriptum : bonus tracks

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Chose promise, chose due : deux vidéos.

Désolée pour la qualité, c’est fait à main levée avec un appareil photo, et même pas de pied. Compte tenu de ma dextérité proverbiale, il y a des moments où je trébuche, où je tourne trop vite sur moi-même, où je tremble, où le zoom grippe, bref, c’est pénible à voir, je sais. Merci de votre compréhension : le sujet vaut le coup même si la réalisation n’est pas au rendez-vous.

La première, Plaza Mayor vendredi 12 avril à 22 h 06. Le bruit de fond, ce ne sont pas les étourneaux : ils sont partis se coucher à la nuit. Ce sont les homo sapiens. Si si.

La seconde, prise dimanche 14 avril près de la cathédrale au passage de la procession du jour des Rameaux. J’ai beaucoup coupé ; ça reste long. Il ne se passe pas grand-chose dans ces processions, finalement. Mais quelques séquences valent la peine.

Enjoy !

A bientôt pour – si tout va bien – une escapade auvergnate.

Salamanque, jour 5 : ceux qui (co)pieusement

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C’est mon dernier jour à Salamanque. Un jour de fête des Rameaux : impossible de faire autre chose que d’aller voir la procession qui part, annonce-t-on, de la Cathédrale à 12 h 15.

La procession du jour illustre la phrase attribuée à Jésus : « Laissez venir à moi les petits enfants ». Pour ceux (dont je suis) qui ne connaîtraient pas par cœur les Évangiles de Matthieu et Marc, résumons : la fête des Rameaux commémore l’entrée de Jésus, chevauchant un ânon, à Jérusalem où il va à la rencontre de son destin (comme diraient les auteurs de séries sur Netflix). Il est acclamé par la foule en liesse qui jette manteaux et palmes sous les sabots de sa monture et lui lance de jeunes rameaux (nous sommes au printemps) en signe d’hommage. On lui présente des enfants à bénir ; ses disciples s’insurgent – ce qui se passe en ce moment est affaire d’adultes – mais lui les rembarre en déclarant en substance « laissez venir les gosses s’ils en ont envie », expliquant « mon royaume appartient à ceux qui sont comme eux ».

C’est en vertu de cela que l’on fait défiler à Salamanque quelques centaines de mômes en aubes de différentes couleurs pour la procession dite « de la borriquilla » (de la petite ânesse). Une lecture au pied de la lettre d’un texte dont les significations vont bien au-delà, mais baste ! il a dit les petits enfants, on va faire défiler les petits enfants. Par courtoisie, on évitera d’évoquer les interprétations assez extensives de cette phrase par une partie du clergé catholique. Vous suivez l’actualité comme moi, et Salamanque n’est pas épargnée.

Au coin de la Rúa Mayor

Vers 11 heures et demie, ça converge de partout vers la cathédrale. Au long de l’itinéraire de la procession, des adultes se postent, dûment équipés de ces palmes tressées et ornées qu’on se procure sous housse plastique auprès de vendeurs des rues (mais sans doute aussi auprès des congrégations), ou plus simplement de rameaux de laurier : c’est la bonne période pour raccourcir le laurier, avant qu’il fleurisse.


Je m’insère dans la foule qui se masse près de la façade ouest et comme tout le monde, j’attends. Les participants arrivent, chaque association à son tour entre dans la cathédrale. Les aubes en velours violet, les toutes noires avec une cape, les bleues, les toutes blanches avec un liseré rouge, les vertes, les noires et rouges… il y en a pour tous les goûts. Bien sûr, il y a des retardataires, qui arrivent en courant après que leur groupe est entré, et même ceux qui arrivent après la fermeture des portes et tambourinent vainement…

Pour tromper l’ennui et faire patienter les gosses dans l’assistance, on achète quelques douceurs au marchand d’oublies qui crie sa marchandise, son petit tonneau rouge sur le dos :

Puis, avec une vingtaine de minutes de retard, une salve d’applaudissements du côté de la façade nord annonce que le cortège est sorti. Dix bonnes minutes encore avant que n’arrivent, d’abord un groupe folklorique, puis la première congrégation, une autre, et d’autres encore puis le paso porté, comme il se doit, à dos d’hommes. Diaporama ci-dessous :

Mon voyage s’arrête là, je rentre le lundi escortée sur 300 kilomètres par une zone orageuse, vous n’aurez donc aucune image du trajet. Mais demain, si vous êtes sages, vous aurez deux vidéos : une de la procession ci-dessus, et un panoramique de la Plaza Mayor by night.

A demain alors ! 🙂